1821-2021. Deux cents ans de la Révolution hellénique.

La Belgique et la Grèce, deux États nés en 1830.

 

Événement fondateur de l’État grec, la Révolution de 1821 revêt la plus haute signification historique, nationale et sociale. 

Non seulement parce qu’elle a créé la Grèce moderne, mais également parce que son héritage, ses enseignements et son système de valeurs ont façonné l’avenir du pays. 

Après la destruction de l’Empire byzantin, en 1453 par la chute de Constantinople, qui avait été pendant dix siècles la capitale de l’hellénisme byzantin du moyen âge, la Nation grecque, ainsi que les autres nationalités chrétiennes orthodoxes de la péninsule balkanique, ont succombé sous la force des conquérants ottomans. 

Malgré tout, la Nation hellénique n’a pas disparu sous le régime despotique des sultans. Et sa résistance ne tarda pas à se manifester, à se développer et à s’intensifier, passive au début, active ensuite, et finalement agressive.

Depuis la chute de Constantinople, la Révolution de 1821 fut, dans l’espace grec, la dernière manifestation d'une longue série de mouvements révolutionnaires.

 

Le succès de cette Révolution fut le résultat de facteurs décisifs qui manquaient aux mouvements révolutionnaires précédents, mais qui existaient en 1821, comme le renforcement de la conscience nationale,  la maturité intellectuelle de la nation, son développement économique et son expansion démographique, mais aussi la participation à la guerre d’indépendance de personnalités militaires, politiques et intellectuelles importantes.

A cet épanouissement de la conscience nationale ont contribué de manière décisive les intellectuels grecs de l’époque des Lumières, la plupart desquels vivaient en Europe, et cela dès le milieu du XVIIIe siècle. 

Aussi les Grecs émigrés et les marchands en contact avec les idées des Lumières qui florissaient en Occident et qui se concrétisèrent dans la Révolution américaine puis la Révolution française.

Le mouvement des Lumières grecques a incarné et façonné, du point de vue pédagogique et idéologique, les nouvelles forces sociales qui sont apparues, avec un grand dynamisme, sur la scène de l’histoire. 

A cette époque, des organisations secrètes ont été fondées pour préparer un soulèvement national. Rigas Férraios (1757-1798) a proposé la création d’une démocratie balkanique et rédigé la Charte de la République dont il rêvait.

Philiki Hétairia (la Société des amis), la plus importante organisation secrète, fondée à Odessa en 1814, devait rassembler autour d’elle toutes les forces de la Nation et déclencher la Révolution. 

Les orientations et stratégies des révolutionnaires étaient variées et entrechoquées : le libéralisme bourgeois, l’esprit démocratique ou révolutionnaire, les tendances oligarchiques, la stratégie centrée sur l’importance d’une action armée immédiate ou la stratégie attentiste qui insistait sur la préparation pédagogique et politique de la Nation, la stratégie sur le soutien à obtenir des puissances étrangères.

L’État grec indépendant résulte de ces différents processus et stratégies, parfois contradictoires, c’est une unité qui embrasse toutes ces contradictions à l’œuvre dans la formation politique de la nation.

L’attitude de toutes les grandes puissances à l’égard de la Révolution hellénique fut au début hostile. Les cours européennes voyaient qu’il s'agissait d’un mouvement qui ébranlait le principe légitimiste établi par la Sainte-Alliance en 1815.

 

Mais le mouvement grec, mouvement national certes, mais en même temps mouvement d’un peuple chrétien contre le conquérant musulman qu’il n’était point aisé de considérer comme légitime, durant cette période romantique, possédait un pouvoir évocateur et influençait l'opinion publique mondiale. 

La Révolution a attiré la sympathie des milieux libéraux et intellectuels. Un courant puissant de philhellénisme a commencé de se former sous les formes les plus diverses (sociétés de secours, argent et armes fournis aux insurgés, littérature et art inspirés par l’héroïsme et les sacrifices des Grecs etc).

 

C’est au mois de mars 1821 que les Grecs sont parvenus à hisser d’une façon heureuse et définitive, cette fois-ci, l’étendard de la Révolution et de l'indépendance nationale.

Les premiers textes institutionnels de la Révolution, les trois premières Constitutions révolutionnaires, issues des Assemblées nationales d’Épidaure (1822), Astros (1823) et Trézène (1827), écrits à l’heure même où se déroulaient de féroces batailles contre les forces ottomanes, mais également des conflits internes, représentent la concrétisation institutionnelle de l’idéologie politique de la Révolution, la combinaison qu’ils élaboraient à partir d’éléments venus du passé glorieux de leurs ancêtres, tout en s’inspirant de la riche actualité idéologique de l’époque. 

Les trois Constitutions correspondaient à l’esprit égalitaire du peuple combattant et exprimaient ses aspirations politiques, fort libérales et démocratiques.

 

On ne doit pas méconnaître un autre facteur de l’agitation constante de la vie politique en Grèce, de 1823 à 1833. C’est l’antagonisme et le protectionnisme des trois grandes puissances de l’époque, la Russie, l’Angleterre et la France.

La durée de la Révolution et l’affermissement des succès remportés par les Grecs sur le champ de bataille et les sacrifices du peuple ont exercé une forte impression partout et amenèrent les puissances à envisager d’une manière positive l’affaire hellénique. 

Le protocole de Saint-Pétersbourg (1826), le traité de Londres (1827) en vertu duquel les grandes puissances reconnaissaient officiellement, pour la première fois depuis 1815, une modification du statu quo territorial en Europe, la bataille de Navarin (octobre 1827) entre la flotte turco-égyptienne d’une part, et la flotte de l’entente anglo-franco-russe d’autre part, la guerre russo-turque (1828-1829) et l'envoi d’un corps expéditionnaire français contre Ibrahim en Morée (juillet 1828) ont conduit vers la reconnaissance de la Grèce comme État indépendant.

Le Protocole de Londres du 3 février 1830, conclu entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie, constitue l’acte international fondamental pour l’État hellénique. La Révolution hellénique, venait d’atteindre son but : la renaissance politique de la Grèce, la création d’un État hellénique.

Pendant les neuf années de la Révolution, 1821-1829, un tiers de la population active a été exterminé et les deux tiers du capital constant ont été perdus dans les zones libérées de l’aire géographique grecque, un prix très lourd à payer pour atteindre l’indépendance d’un État  grec de dimensions réduites.

 

C’est justement en ce temps-là qu’une autre Révolution, la Révolution belge a éclaté à Bruxelles, le 25 août 1830, et que le Gouvernement provisoire a déclaré l’indépendance, le 4 octobre 1830. Aussi la sépara­tion et l’indépendance future de la Belgiquefurent également reconnues, d’après le protocole du 20 décem­bre 1830 de la Conférence de Londres. 

 

Mais ce n’est pas seulement le point de départ de leur existence moderne qui a de similarités. Il y a une série de traits communs qui caractérisent la Belgique et la Grèce.  

 

- Les Belges et les Grecs poursuivant avec courage et dignité des chemins historiques parallèles, ils les ont jalonnés et illuminés par les mêmes idéaux de Liberté, de Démocratie et de Justice, tout en sachant combattre avec acharne­ment pour les défendre. 

 

-Ces peuples sont établis à des carrefours de l'histoire, ce qui est fort important; l’un au Sud-est, l’autre au Nord-ouest de l’Europe. 

 

-De plus, leurs institutions politiques fondamentales - leur régime constitutionnel - ont présenté au XIXe siècle et présentent encore, malgré les apparences,  plusieurs similitudes.

 

-Enfin, on ne peut s’empêcher de souligner une autre ressemblance, plutôt une coïncidence historique: au début de l’indépendance de ces deux États, lorsqu’il s’est agi de leur donner un roi, les choix ont porté exactement sur les mêmes personnes.         

 

-Malgré ces similitudes, il importe toutefois de signaler l’existence de certains traits distincts  dont l’influence sur l’évolutionpolitique, économique, sociale etc. de chacun de ces deux États, est important. 

-En effet, la Belgique était il y a des siècles un pays riche. Au xixe siècle, avec son indépendance, la Belgique connaît une révolution industrielle spectaculaire, ce qui a déterminé la prospérité économique du pays.

 

-Au contraire, la Grèce était depuis de siècles un pays pauvre. Après l’indépendance, l’économie du pays, aussi bien agricole qu’industrielle, demeurait pour longtemps sous-développée. Bien sûr il y a trop de mer et de tradition maritime en Grèce, ce qui explique le développement spectaculaire de sa marine marchande, déjà avant la Révolution. 

 

-Il importe de remarquer que les dominations dont chacun de nos deux peuples se libéra en 1830 n’avaient entre elles rien de commun. 

 

-Les Belges ont vécu sous les dominations espagnole, autrichienne, française, hollandaise, qui de toute façon n’étaient que des patronages de puissances européennes, civilisées et chrétiennes. 

 

-Les Grecs ont dû souffrir pendant quatre siècles sous le joug des Ottomans, un peuple musulman, très arriéré à l’époque, et l’occupation, en maintenant les Grecs séparés de la communauté des peuples européens, retarda  leur évolution politique, économique et sociale.

 

-Tandis que la Belgique obtint son intégrité nationale presque totale en même temps que son indépendance, et eut aussitôt ses frontières définitives, tout au moins depuis 1839, l’État hellénique, tel qu’il avait été fondé en 1830, ne constituait qu’un noyau de Grèce, n’enfermant dans ses limites qu’une petite partie des territoires grecs : le Péloponnèse, la Grèce continentale méridionale, l’Eubée et les îles Cyclades. 

 

-La Nation hellénique fut obligée de poursuivre, durant un siècle, la lutte pour son intégration complète dans l’État libre. Ce fut une lutte longue et héroïque, mais sanglante et épuisante. 

 

-Il faut noter aussi les discordes et les querelles intestines, qui ont failli compromettre le déroulement victorieux de la Révolution hellénique, qui au cours de l’été 1827 semblait être voué à l’échec. 

Cela  n’a pas été heureusement le cas de la Belgique. L’union des oppositions, conclue en 1828, a apporté le tournant décisif. Cessant de se combattre, catholiques et libéraux se firent des concessions mutuelles pour le futur créant le fameux ‘’compromis à la belge’’.  

 

-On voit donc que les circonstances auxquelles l’État hellénique a dû faire face, ont été extrêmement difficiles et graves, ce qui n’a pas été le cas heureusement de la Belgique, qui a pu réaliser des progrès politiques, économiques et sociaux considérables.

 

-Il faut tenir compte de toutes ces particularités, si l’on désire expliquer et comprendre, dans une certaine mesure, les anomalies et les difficultés qui marquent l’évolution de l’État hellénique d’une part, ainsi que la permanence qui caractérise le progrès de l’État belge d’autre part, depuis 1830.

 

-Comme observaient les écrivains il y a soixante ans, il y avait certaines particularités d’ordre psychologique qui caractérisaient chacun des deux peuples. Ils considéraient le Grec comme plus sentimental, avec l’esprit inquiet et critique, la pensée aiguë et pénétrante. Le Belge comme rationnel,  avec l’esprit positif, réaliste et plein de bon sens, la pensée solide et certaine. 

 

-Dans l’Europe d’aujourd’hui, dans notre maison commune, l’Union européenne, la génération Erasmus, les différences claires etobservées dans le passé sont assez limitées. L’Europe qui conduit au chemin de la paix et de la prospérité, non sans difficultés, non sans controverses, a été formée par la Grèce, comme la Grèce a été transformée par l’Europe.

 

Aujourd'hui, 200 ans après la Révolution grecque, le réexamen des faits historiques, leur réinterprétation actuelle, la recherche du fil conducteur d’alors et d’aujourd'hui, peuvent donner des réponses à la question, comment assurer un avenir de liberté, de développement, de stabilité et de progrès.

Nous le voyons bien dans le monde d’aujourd’hui : la liberté, la démocratie et même la raison, doivent être au cœur de notre action. Cela demande aussi beaucoup de patience et de respect mutuel. Sans intelligence collective, pas d’unité possible. Sans unité, pas de projet commun.                                                                                                                              

La liberté est une valeur inextinguible, car elle bat dans le cœur de chacun d’entre nous, mais en même temps elle est une flamme fragile. Elle est parfois réduite à un brandon à peine incandescent.